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Vivre et survivre

Petite émotion la semaine passée aux écuries … Azarah, notre jument de 13 ans, est debout immobile dans un coin de la stabulation. Nous allons préparer les rations de foin sans qu’elle ne vienne nous tourner autour ; trop étrange pour un pot de colle comme elle ! Alors notre alarme interne se met à clignoter et nous approchons pour trouver la raison de cette immobilité. Son pied avant droit n’est pas bien posé, et lorsque nous lui demandons de nous le donner, elle dépose dans nos mains, tremblante, un sabot dont la partie molle est traversée par un fil de fer épais comme un gros spaghetti. Son extrémité est enfoncée profond dans la chair et nous n’osons pas toucher, de peur de lui faire plus de mal que de bien. Nous le reposons doucement et appelons le vétérinaire.

Pendant les minutes qui s’écoulent avant son arrivée, nous regardons ce cheval immobile. C’est une immobilité qui fait pitié, pas le genre de repos au soleil que nos chevaux aiment s’accorder quand, le ventre plein, ils somnolent paisiblement. C’est l’immobilité de celui qui est piégé, et qui sait, parce qu’un instinct de proie coule dans ses veines, que ce 'pas de bol' signerait la fin de sa vie si elle vivait seule dans la nature, comme la chèvre de Monsieur Seguin ! Nous ne savons pas depuis combien de temps elle est immobilisée par la douleur, ni d’où a bien pu venir ce morceau de fil de fer. D’une balle de paille sans doute, comme les morceaux de branches, mais aussi parfois de canettes et de plastique que nous y retrouvons, signatures de promeneurs inconscients qui jettent des déchets en bordure de champ. Là n’est pas la question.

La résignation d’Azarah nous fait nous rendre compte de notre responsabilité. Nous allons la sortir de là, et elle semble ne pas en douter. Mais la logique des animaux n’est pas la même que celle des humains qui, eux, soignent à tout prix. Un tel incident dans la nature l’aurait tuée parce qu’elle aurait représenté, aux yeux du troupeau, un danger par sa simple incapacité à galoper. En cas d’attaque de puma ou de loup, ils auraient dû fuir sans elle.

Seul l’humain est capable de rester lié au plus faible sans que cela ne représente un danger aux yeux de tous. Si l’animal blessé est voué à mourir, l’humain malade a, lui, la chance de guérir.

Que cette chance si belle reste juste une chance, qu’elle ne devienne pas une loi ; voilà ce que nous nous surprenons à espérer tandis que le vétérinaire arrive et qu’enfin, d’une poigne assurée et après avoir poussé un petit juron de surprise, il retire d’un coup sec le fil de fer du sabot et rende à Azarah sa liberté de cheval!